Frédéric Denhez, pompier du sol

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Cessons de ruiner les sols. Denhez

Cessons de ruiner les sols. Denhez

Notre alimentation vient de la terre, du sol…  Or, la France détruit depuis des années ses sols agricoles, dans l’indifférence générale. Frédéric Denhez analyse ce phénomène inquiétant dans son ouvrage « Cessons de ruiner notre sol »

 

Pourrait un jour manquer de sols agricoles fertiles ?

 

Si rien ne change, c’est fort possible. La France est la première puissance agricole d’Europe, et pourtant ses sols sont très fragiles, en grande souffrance. Les terres agricoles manquent d’abord en quantité. Chaque seconde, 26 mètres carrés de terres fertiles disparaissent au profit de nouveaux logements, de routes et centres commerciaux. Cet étalement urbain prive les agriculteurs de surfaces exploitables. Les choses pourraient encore se dégrader à l’avenir. La grande majorité des futurs aménagements urbains vont se faire en zones périurbaines, là où se trouvent les terres agricoles.

 

Qu’en est-il de la qualité des sols ?

 

La qualité des sols fait également défaut, car il n’y a plus assez de matière organique. Ils sont trop labourés. Ils sont contaminés par des polluants tels que les pesticides, les engrais chimiques, ou les métaux lourds. L’agriculture intensive accentue la dégradation des sols et la perte de la biodiversité.

 

Est-ce que cela a des conséquences sur notre alimentation ?

 

Moins de matières organiques dans les sols, c’est moins d’oligoéléments dans les plantes. Les salades, les radis, les pommes, tous les fruits et légumes sont moins biens nourris par leur milieu, donc sont moins riches en nutriments. On peut se demander si cette destruction des sols n’a pas contribué à dégrader notre alimentation et fragilisé par contrecoup nos organismes. Faut-il faire un lien avec la hausse des cancers, des allergies, des maladies neurodégénératives ? La question est posée.

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

La logique industrielle productiviste a entraîné une course à la surface. Les petites fermes ont dû fusionner pour former de grandes exploitations. On est passé de15 à 55 hectares en moyenne par exploitation. Sur de telles surfaces, on travaille avec de gros tracteurs. Le labour systématique a détruit la biodiversité des sols, affaibli leur teneur en matière organique. Les sols ont été surexploités. En cinquante ans, les rendements à l’hectare ont été multipliés par 7 pour le maïs, par 4 pour le blé.

 

« L’alimentation vient du sol, ne l’oublions pas ! » dites-vous…

 

A force de manger des tomates et des fraises cultivées sous serre, en toute saison, les consommateurs ont tendance à l’oublier. Il nous faut des sols pour nous nourrir, et nourrir les générations futures. L’essentiel de ce que nous mangeons vient du sol, et cela depuis le début de l’agriculture, il y a 12 000 ans.

 

Vous dénoncez également la disparition des lombrics. Pourquoi est-ce important ?

 

Il n’y a pas d’alimentation sans lombrics, ni champignons ! Ils aèrent les sols, fabriquent et diffusent de la matière organique. Or, nous sommes passés de deux tonnes de vers de terre par hectare à parfois moins de 100 kilos. Une fois encore, c’est dû au passage des tracteurs et à la pratique du labour systématique.

 

La situation peut-elle encore s’améliorer ?

 

Ce n’est pas encore désespéré. Les sols ne sont pas tout à fait morts. On commence petit à petit à les considérer comme une ressource naturelle menacée et comme la vraie source de notre alimentation. J’ai rencontré des agriculteurs conventionnels qui commencent à changer leurs pratiques, à moins labourer, moins pulvériser. Et cela sans perdre en rendements. Une révolution agricole est en marche. Lente et silencieuse, mais bien réelle.

 

 Frédéric Denhez est journaliste, spécialiste des questions environnementales. Il a publié une vingtaine d’ouvrages, et collaborer avec Denis Cheissoux, sur France Inter.  www.fredericdenhez.fr

« Cessons de ruiner notre sol ! » Editions Flammarion. Octobre 2014

 

Crédit photo: © Richard Schroeder

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