Bruno Estour, spécialiste des maigres

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Professeur EstourLe professeur Bruno Estour, du service d’Endocrinologie, Nutrition et Troubles du Comportement Alimentaire (CHU de Saint-Etienne), travaille sur les « maigres constitutionnels », avec à ses côtés le professeur Natacha Germain et le Dr Bogdan Galusca. Les travaux de cette équipe tendent à prouver que le poids est génétiquement programmé. Etre maigre peut être une situation normale, sans maladie organique ou psychiatrique.  

 

Qui sont les gens maigres ? A partir de quel seuil estime-t-on qu’il y a maigreur ?

 

Selon les critères de l’OMS, on commence à parler de maigreur chez des personnes ayant un Indice de Masse Corporelle (IMC) inférieur à 18,5 kg/m2..  La valeur normale est située entre 18,5 et 25 kg/m2. Nos recherches portent sur les personnes les plus maigres, avec un IMC entre 14,5 et 16,5 kg/m2.  Plusieurs situations sont associées  à la maigreur. La première  c’est une  maladie. La maigreur est souvent un symptôme associé qui témoigne d’un mauvais état général. La maigreur est naturelle chez les personnes qui ne mangent pas. C’est le cas dans l’anorexie mentale. Et puis, il y a les maigres constitutionnels.

 

Qu’est-ce que la maigreur constitutionnelle ? Comment s’explique-t-elle ?

 

En travaillant sur l’anorexie mentale, notre service a mis en évidence des cas de jeunes filles maigres, présentant un tableau clinique et des résultats biologiques bien distincts de ceux de l’anorexie. Ces personnes mangent normalement et de tout (sucres, gras, féculents, protéines…). Leur apport énergétique (1800 à 2000 calories/jour) est équilibré avec leur dépense énergétique. Mais elles ont une masse grasse, une masse maigre et une masse osseuse inférieures à la norme, d’environ 10%.

 

Comment expliquez cette maigreur ?

 

Notre hypothèse est qu’il s’agit d’une maigreur génétiquement programmée, donc inscrite dès la naissance. Il faut la mettre en regard avec le problème de l’obésité. Le poids est dans bien des cas une question génétique aggravée par une mauvaise  diététique. Cela ne sert à rien de dire à certains de manger, à d’autres de moins manger.

 

On ne peut pas faire grossir un maigre ?

 

Nous avons fait l’expérience de « surnourrir » des femmes de 18 à 30 ans, issues d’ un groupe témoins et d’un groupe de femmes maigres, avec un apport supplémentaire de 700 calories par jour apporté par des matières grasses.  Les femmes de poids normal prenaient rapidement environ 1,3 kg supplémentaire, les maigres prenaient 700 à 800 grammes. Quand on stoppe l’excès de nourriture, les maigres perdent 700 grammes en une semaine. Les femmes « témoins » ont besoin de trois mois pour revenir à un poids normal. C’est la preuve d’une résistance à la prise de poids chez les maigres.

 

Les hormones entrent en ligne de compte dans ces phénomènes ?

 

Certaines hormones stimulent l’appétit, d’autres comme l’hormone PYY générée par l’intestin grêle le freinent. Chez les maigres, on observe souvent une hausse de leur PYY qui leur procure un sentiment de satiété plus rapide. Les maigres sont rapidement rassasiés et compensent par de nombreuses collations dans la journée. Au total, leur prise de calories quotidienne est  équilibrée.

 

 

Dans la question de la maigreur constitutionnelle, il y a aussi les aspects osseux ?

 

Dans les groupes que nous suivons au CHU de Saint-Etienne, 25% des personnes atteintes de maigreur constitutionnelle ont une ostéoporose dès l’âge de 20 ans. 50% présentent une diminution de la masse osseuse dès cet âge. Seuls un quart des personnes suivies ont une masse osseuse normale. Le remodelage osseux des maigres est normal. Mais le pic de la masse osseuse (leur capital osseux maximum) est plus bas que pour la population dite normale. On dit souvent que ces personnes  ont de petits os, et c’est le cas. Ces personnes sont plus vulnérables sur le plan osseux au moment du vieillissement, plus sujettes à fractures.

 

Dans quelles directions votre service oriente-t-il ses recherches sur la maigreur ?

 

Nous tentons de mieux comprendre les déterminants génétiques de la maigreur et de lister les gènes perturbés. Notre intuition est que différents gènes sont impliqués selon les types de maigreurs. Nous menons aussi des études génétiques sur la propension à accumuler les graisses (« faire du gras »). Certains gènes pourraient participer à déterminer la masse grasse. Nous travaillons aussi sur l’équation énergétique des maigres (et en miroir, des personnes obèses). Les maigres stockeraient et dépenseraient l’énergie de façon différente.

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